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Note de lecture

Dernière mise à jour : 11 avr.

Encabanée,

Gabrielle Filteau-Chiba,

Editions Le mot et le reste, 2021.


« J'ai filé en douce » sont les premiers mots de Gabrielle Filteau-Chiba dans ce récit d'une femme qui s'isole volontairement au cœur d'une forêt du Québec, ne supportant plus sa vie urbaine de consommatrice, désirant renouer en sorcière avec la puissance de la terre et de la nature, se prouver sa capacité à vivre de façon autonome et libre dans des conditions spartiates.

Il y a, comme dans une robinsonnade, le récit savoureux des tâches quotidiennes essentielles, fendre le bois pour se chauffer et rompre la glace pour puiser de l'eau, la litanie des corvées dans un froid à rendre folle, l'énergie de la vie concrète et matérielle au bord de la survie. Mais, est-ce parce que c'est une femme qui écrit, le récit va plus loin, se démarque joyeusement de ses illustres prédécesseurs tels Defoe et Thoreau et leur philosophie morale gentiment puritaine, en racontant les choses du corps. Anouk habite une cabane au milieu des bois, vit en animal et raconte son aventure extrême avec espièglerie. Le soir, il faut « rentrer le bois et marquer mon territoire en levant les yeux sur les premières étoiles qui scintillent dans le bleu ciel. Mais peut-être que mon urine de femme en manque attire les prédateurs chez moi et non le contraire. » Elle accorde une grande place au corps, note ses sensations et ses besoins impérieux, et assume ses contradictions en affirmant dans sa réclusion volontaire, sa dépendance à l'Autre. Pas de Robinson sans Vendredi. Elle dit avec la même évidence la douleur de la blessure et le manque sexuel. Sa solitude est moins morale que physique et chaque corvée devient une lutte contre l'obsession de l'homme. Si elle entend le coup de fusil d'un braconnier, sa cabane devient un piège pour l'homme qu'elle rêve « d'attacher pour le dévorer et rassasier (s)a faim de louve ». Projet de vie et projet littéraire se rejoignent dans l'affirmation d'un grand désir physique. Il s'agit de réécrire Le Petit Chaperon rouge. Et si une intrigue écologique tend le récit, c'est au premier plan la question de savoir comment cette femme pourra assouvir son désir qui nous tient attachée à ce style ludique et varié mené dans une langue québécoise étrange et familière où alternent récit quotidien, moments poétiques, listes de questions existentielles, de choses à ne pas oublier, de qualités requises, de gratitudes, de souhaits, comme la « liste n°115

Mes trois souhaits au génie de la lampe :

– Des bûches qui brûlent jusqu'à l'aube ;

– Une robe de nuit en peau d'ours polaire ;

– Robin des bois qui cogne à ma porte. »


Marie-Philippe Joncheray


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