SPM

      Il me rend visite régulièrement. Ses visites sont toujours des visites surprises. Il me dit que je devrais le savoir, que je devrais m’y attendre. Je dois être allergique aux habitudes. Même au bout de trente ans. J’ai réalisé ça l’autre jour. Cela fait trois décennies qu’il vient me voir tous les mois. À part pendant un an. Je n’avais pas de place, j’avais autre chose à faire. Je lui ai dit d’aller se faire voir. Il n’ pas fait d’histoires et n’a pas donné de nouvelles toute une année, peut-être même deux. Puis, un jour, sans prévenir -c’est bien son style - il s’est pointé et s’est comporté comme si l’on s’était quittés la veille.

 

      Au début de notre relation, il y a trente ans, j’étais très jeune, sans expérience, naïve. Il s’est approché de la façon la plus discrète possible. Presque sans bruit. Il était là, pas très loin, sans un mot, sans me regarder, sans même bouger. Moi, je regardais ailleurs, j’étais dans mes rêveries. Il s’est passé je-ne-sais-combien de temps avant que je ne remarque même sa présence. Faut dire qu’en plus, il est tout petit et a la tête de monsieur-tout-le-monde. Ce qui peut expliquer que je ne lui prêtais pas attention. Ça a duré comme ça des mois. Un jour, j’ai remarqué qu’il était là. Et qu’à chaque fois que je tournais la tête, il se trouvait dans le champ de mon regard. Pendant plusieurs jours. Puis il disparaissait. Je n’entendais plus parler de lui. Je ne cherchais pas à savoir où il était ou s’il allait même revenir. Ce qui est sûr, c’est qu’au moment de son départ, je retrouvais ma chambre remplie d’énormes bouquets de coquelicots. Un nombre indécent. Et qui n’étaient pas au même stade de floraison. Certains étaient déjà très ouverts, voire complètement fanés. 

 

      Que faire de ces centaines de fleurs qui encombraient mon lieu intime et y déposaient une odeur terrible, qui m’empêchait de dormir, me donnant des migraines et des nausées atroces ?

     

      Je ne savais pas quoi faire de tout ce bazar, je ne voulais pas que ça se sache, que l’on découvre cette bizarrerie.

J’en ai fait un secret.

      Enfin, je l’ai dit à ma mère quand même. Et, plus tard, à quelques copines. Quelle n’a pas été ma surprise quand elles m’ont révélé, pour certaines d’entre elles, entretenir une relation similaire! En pointillé, non choisie.

Ma mère m’a conseillé de retirer les coquelicots fanés et de les mettre discrètement à la poubelle, dans un petit sac. Et de nettoyer la chambre au fur et à mesure que les fleurs s’ouvraient et mouraient. Elle m’a dit que c’était tout à fait normal mais que c’était un sujet dont on ne parlait pas.

      Il est donc revenu comme ça, tous les mois, parfois un jour ou deux, parfois il squattait ma chambre toute une semaine. Au bout de quelques années, il s’est mis à investir tout mon appart et se permettait même des libertés, qui sont entrées depuis dans les habitudes mais qui me dérangent toujours autant. Par exemple, il se permet parfois de repeindre les murs d’un noir ébène, de clouer des planches aux fenêtres, empêchant toute lumière d’entrer, ou de mettre le chauffage à fond, même en plein été. Il a même commencé à me parler un jour et ses mots étaient aussi noirs que les murs. Cela me rendait extrêmement triste, j’en pleurais parfois, et restais dans mon lit à écouter ses litanies.

 

      Je n’ai jamais osé en parler à ma mère ni à personne.

      Je me suis habituée.

      J’ai pris mon mal en patience.

                                                                                                                       

 

Adeline Miermont-Giustinati