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Blockhaus, Maud Thiria,

encres de Jérôme Vinçon,

Editions Ancrages & co, 2021.


Blockhaus, « bloc d’os ici repliés », la poète se souvient, de ces « sensations premières, animales » au « bord de son [mon] monde ». Ce bloc du pays d’enfance qui fait entendre la peur d’être. La vulnérabilité fait se tapir au cœur de sensations à la fois âpres et rassurantes. Ainsi, elle se met à l’abri du tumulte qui force à se taire, pour exprimer là ce qui palpite sous peau. Un désir étrange/é affleure. C’est que la naissance de la langue singulière de Maud Thiria s’arrime à cette terre lorraine portant les stigmates de la guerre. L’écriture se fraie un chemin jusqu’à ce blockhaus du jardin, lieu tutélaire à partir duquel l’auteure prend contact avec la violence du monde extérieur. Et c’est toute la résonance de ce mot aux sonorités heurtées qui est évoquée. C’est ce « bloc d’os » fiché au plus intime de l’être, qui autorise à dire à la fois la blessure et la rébellion. Contours revêches de ce qui parle en soi et s’extrait pour s’affirmer ! Dans sa cachette, la petite fille brandit les poings, s’émancipe du joug maternel, se façonne un univers bien à elle qui la réconcilie avec sa part d’étrangeté. Il s’agit aussi de se départir des réflexes acquis du langage, de son usage habituel, en revenant sans cesse à la source aride de la naissance des mots, c’est-à-dire à ce « blockhaus » qui la « contient » déjà tout entière au seuil de la vie. Elle apprivoise l’envie comme la peur, se lance à la découverte de la forêt, se laisse envahir par les odeurs, creuse des terriers pour oiseaux morts et s’égratigne les jambes dans les baies de groseilles. Enveloppée de la « pâte » sonore du « mot nourricier », elle ose regarder plus loin, envisager l’horizon qui s’offre :


ça te déchire les chairs et ça te sauve

ça déchire ta langue et ça te sauve


Le corps s’arrache et s’enracine dans un même élan paradoxal. Dans le travail de la langue qui bute, puis confère une structure à l’informe. Vers après vers. Accompagnée des encres denses de Jérômes Vinçon, la poésie de Maud Thiria martèle ce désir fou de dire envers et contre tout. Elle bouleverse ainsi le lecteur et le ravit.


Elisa Darnal



Dernière mise à jour : 11 avr.

Encabanée,

Gabrielle Filteau-Chiba,

Editions Le mot et le reste, 2021.


« J'ai filé en douce » sont les premiers mots de Gabrielle Filteau-Chiba dans ce récit d'une femme qui s'isole volontairement au cœur d'une forêt du Québec, ne supportant plus sa vie urbaine de consommatrice, désirant renouer en sorcière avec la puissance de la terre et de la nature, se prouver sa capacité à vivre de façon autonome et libre dans des conditions spartiates.

Il y a, comme dans une robinsonnade, le récit savoureux des tâches quotidiennes essentielles, fendre le bois pour se chauffer et rompre la glace pour puiser de l'eau, la litanie des corvées dans un froid à rendre folle, l'énergie de la vie concrète et matérielle au bord de la survie. Mais, est-ce parce que c'est une femme qui écrit, le récit va plus loin, se démarque joyeusement de ses illustres prédécesseurs tels Defoe et Thoreau et leur philosophie morale gentiment puritaine, en racontant les choses du corps. Anouk habite une cabane au milieu des bois, vit en animal et raconte son aventure extrême avec espièglerie. Le soir, il faut « rentrer le bois et marquer mon territoire en levant les yeux sur les premières étoiles qui scintillent dans le bleu ciel. Mais peut-être que mon urine de femme en manque attire les prédateurs chez moi et non le contraire. » Elle accorde une grande place au corps, note ses sensations et ses besoins impérieux, et assume ses contradictions en affirmant dans sa réclusion volontaire, sa dépendance à l'Autre. Pas de Robinson sans Vendredi. Elle dit avec la même évidence la douleur de la blessure et le manque sexuel. Sa solitude est moins morale que physique et chaque corvée devient une lutte contre l'obsession de l'homme. Si elle entend le coup de fusil d'un braconnier, sa cabane devient un piège pour l'homme qu'elle rêve « d'attacher pour le dévorer et rassasier (s)a faim de louve ». Projet de vie et projet littéraire se rejoignent dans l'affirmation d'un grand désir physique. Il s'agit de réécrire Le Petit Chaperon rouge. Et si une intrigue écologique tend le récit, c'est au premier plan la question de savoir comment cette femme pourra assouvir son désir qui nous tient attachée à ce style ludique et varié mené dans une langue québécoise étrange et familière où alternent récit quotidien, moments poétiques, listes de questions existentielles, de choses à ne pas oublier, de qualités requises, de gratitudes, de souhaits, comme la « liste n°115

Mes trois souhaits au génie de la lampe :

– Des bûches qui brûlent jusqu'à l'aube ;

– Une robe de nuit en peau d'ours polaire ;

– Robin des bois qui cogne à ma porte. »


Marie-Philippe Joncheray


Dernière mise à jour : 14 avr.

Denise le Dantec, ENHEDUANNA, La femme qui mange les mots, Atelier de l’agneau éditeur, Collection cordelle, 2021, Avec des dessins de Liliane Giraudon.


Dans cet ouvrage insolite, Denise le Dantec convoque les spectres de Enheduanna, la mésopotamienne, première écrivaine de l’humanité et de son amoureuse princesse Ishta. Le verbe se fragmente dès le commencement du livre, s’ouvrant à l’accueil de ces amours entre deux femmes. La ponctuation incise une parole jalonnée de parenthèses, de traits biseautés (slashs). Les langues des mondes nouveaux et anciens se marient. Il s’y ânonne des syllabes du fond des âges.

C’est aussi la nature qui s’émerveille et s’embrase. Songe qui se heurte au tumulte contemporain, pollué par l’appât du gain, et par un patriarcat dompteur de planète, à tel point que même « les nuages ont des pantalons ». Mais le lyrisme du poème réenchante notre quotidien aseptisé. Il fait parvenir à nos oreilles les voix singulières des bêtes qui habitent encore nos cœurs.

Pépiements du moineau (« Tittittit »). Créatures animées et inanimées, envoyez-nous les signes de vos présences solaires ! Pierres volées au sol, voici donc qu’enfin vous vous insurgez ? (« Ohé ohé »).

Symbiose à l’œuvre entre les éléments, poésie incantatoire, hymne au cosmos et à l’amour lesbien érotique (et pourquoi pas à plusieurs), La femme qui mange les mots, est tout cela. Elle distingue formes et matières, segmente et articule. Elle répète, goûte le multiple et les subtils accords des existences offertes. Les variations typographiques marquent les fréquences doucement rebelles, qui se télescopent et se répercutent dans l’écho du songe. « J’HABITE UN SONGE », reprend-elle.

Et nous nous laissons capter par la puissance incantatoire de cette poésie des corps. Nous embarquons quelque peu désœuvrés dans ce bateau des larmes du partage. Nous advenons dans l’infime de ce texte à l’atemporelle ciselure. Comme nous nous frayons un chemin jusqu’aux étoiles. Les mots jubilent comme des fruits mûrs ! Il suffit d’écouter …

Enfin, les dessins filaires de Liliane Giraudon évoquent des fleurs-sœurs aux courbes contenantes. Silhouettes en miroir. Côte à côte.


Elisa Darnal